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 La fille dansa. Mais elle dansa pour elle, dans un coin de la piste, comme si elle était seule. Depuis le premier pas, qu’il n’aurait su décrire, Daniel fut envoûté : il n’aurait jamais cru qu’on pût se mouvoir avec autant d’aisance. Elle battait la mesure avec le talon. Mais ce n’était qu’une façon d’épouser le rythme. Puis elle eut des mouvements fiévreux qui étaient inconnus. Son déhanchement prenait un tour sensuel qui subjuguait la vue. Daniel ne dansait plus. Il s’agitait en cadence, pour faire comme les autres. Et son œil suivait ce corps de femme qui s’exhibait sans pudeur dans un tourbillon de chair. Une voix rauque s’éleva tout à coup dans les haut-parleurs. Victor avait trouvé, sous une pile de livres, au fond d’une échoppe, un disque oublié de Carmen Estrella qui l’avait ému. Elle était la reine des lieux borgnes dans les années d’après-guerre où la nuit était glauque à cause des voyous qui s’entretuaient. Puis elle avait disparu sans qu’on sût comment dès les premiers remous de la période des troubles. On disait que la pègre l’avait assassinée parce qu’elle plaisait au peuple. Le chant prenait un accent plaintif qui étreignait le cœur. C’était une milonga très lente où le bandonéon se chargeait de soupirs. Carmen avait le goût de ces mélopées ténébreuses qui sortaient tout droit des bas-fonds de la ville. Et sa voix distillait la mélancolie comme un ciel bas qui promet l’orage. * Serra craignait si fort ce qu’il avait à dire que sa voix transie retardait l’échéance par tous les moyens. Dix minutes s’étaient presque écoulées depuis qu’il avait pris la parole. Déjà Roberto Diaz s’agitait sur son siège. Il s’apprêtait même à glapir sans ménagements, comme il faisait toujours, qu’il lui restait deux minutes pour conclure. Mais Serra, qui le détestait, comme toute la droite, parce qu’il malmenait ses représentants, le priva de ce bonheur. Et coupant court à ses faux-fuyants, il brisa net son propos boiteux pour dire hâtivement que le Parti agraire ne voterait pas la loi. Puis il se tut. La salle était stupéfaite. Il avait osé : Serra trahissait. Alors se leva Miguel, qui était parmi nous, sur les bancs du public. Il se rua vers le bord du balcon. Tel était son élan qu’on put croire un instant qu’il se jetterait dans le vide. Mais il n’en fit rien. Les mains en éventail autour de sa bouche, le dos cambré, la nuque en arrière, comme s’il prenait à témoin Dieu lui-même, il hurla ce mot qui troua le silence : Judas ! Ce cri était si âpre qu’il n’avait plus grand-chose d’humain. Je l’ai toujours en mémoire et je ne suis pas le seul : nul ne peut oublier cette explosion de rage. C’était un coup de cravache qui fouetta l’hémicycle de ses deux syllabes. Et quand la stupeur se fut dissipée, d’autres se levèrent, imitant Miguel, et se mirent à hurler la même invective. Il s’agissait pour la plupart de nos camarades ou de compagnons de lutte qui occupaient comme nous les travées du balcon pour suivre les débats. Judas ! scandaient-ils en s’époumonant. * Chaque jour, un convoi de camions débarquait dans la cour d’honneur, qui n’était guère qu’un terrain vague, sa cargaison de troupiers querelleurs dont les cris, les rires et les jurons obscènes disaient assez l’excitation. Ils se ruaient sur le bar, qui n’en avait que le nom, tant il était sommaire. C’était une ancienne cantine en piteux état dont les murs étaient lépreux, le parquet moisi, les meubles éclopés. Mais elle avait surtout l’allure chaotique d’un champ de bataille où l’on s’empoignait pour une table, une chaise, un verre, avec des clameurs qui n’avaient pas de fin. La bière était gratuite. Elle coulait à flots. Car les soldats se servaient eux-mêmes. Il y avait des tonneaux dans les coins qui étaient armés d’un système de pression. Pas une fille n’aurait mis le pied dans cette arène éméchée de fauves en rut : elle n’en serait pas sortie vivante. La police militaire, qui tâchait de maintenir l’ordre, avait assez à faire pour empêcher les rixes, les bagarres générales et les duels au couteau. Les filles se présentaient sur une estrade qui était assez haute pour les protéger. Elles étaient vêtues de tuniques grossières qui montraient leurs cuisses. Et le haut s’échancrait pour laisser voir leurs seins. * Ces soirs-là, le commandant Vidal s’autorisait à mettre son uniforme, qu’il n’avait plus le droit de porter en public. Mais qui donc lui en eût fait grief parmi ses vieux camarades ? L’armée l’avait rayé de ses cadres au retour de la démocratie, quand il avait bien fallu faire amende honorable et donner des gages au pouvoir civil. Elle avait couché sur une liste noire des noms d’officiers qui étaient, de l’avis général, les plus compromis dans les basses besognes de la guerre sale. Et le ministre de la Guerre avait paraphé le tout sans ciller, quoiqu’il eût aussi bien pu se nommer lui-même, ayant couvert leur conduite d’un silence coupable qui ne s’était jamais démenti. Mais il avait pris soin de rester à l’écart, quand il était à l’état-major, où sa complicité devenait si discrète qu’on avait fini par l’oublier. Le ministre avait besoin de bouc-émissaires. Et Vidal en était un. Nul n’ignorait que l’homme avait dirigé le camp de Morelos, dans un faubourg de la capitale, où l’on avait commis plus de crimes qu’ailleurs, et de plus atroces. Vidal n’était pas un tortionnaire : il ne torturait pas. C’était une tâche qu’il laissait à d’autres parce qu’elle lui répugnait. Mais il était un bourreau, et fier de l’être. Il n’avait pas de sang sur les mains. Mais il en avait sur la conscience, et ce n’étaient pas quelques gouttes, mais un fleuve, un lac, une mer de sang, qui ne s’était tarie qu’avec la chute de la junte, quand on l’avait mis tout de suite aux arrêts de rigueur : il s’agissait autant de le réduire au silence que de punir ses crimes. * Un jour où ses affres étaient moindres, Clara poussa les volets. La lumière du jour lui parut un miracle. Des nuées de poussière tournoyaient sous la brise dans l’éclat du soleil. Et le chaos de son intérieur lui parut mortifère tant le linge traînait sur les meubles et la vaisselle dans l’évier. Elle courut au miroir qui ornait son vestibule, et le choc fut si rude qu’elle refusa d’y croire. Se dressait devant elle une femme sur le retour, au seuil de la vieillesse, qu’elle ne connaissait pas. Le jeûne avait creusé ses joues de cavités disgracieuses. Elle mangeait si peu depuis si longtemps que son corps flottait dans ses vêtements trop larges. La peau se ridait autour de ses lèvres et se plissait à l’orée du front. Elle avait le teint jaune des grands alcooliques et les yeux rouges des grands insomniaques. Puis quelques cheveux blancs émergeaient par endroits de ses cheveux noirs. Clara se fit horreur. Elle passa la journée à remettre de l’ordre en jetant avec effroi les cadavres de bouteilles qui s’entassaient dans l’office (elle abusait depuis toujours de la vodka russe qu’elle buvait à flots). Elle prodigua sans limites à son corps émacié des soins attentifs qui changèrent en bain turc son cabinet de toilette. Quand elle eut achevé ces ablutions minutieuses, elle choisit avec zèle des habits présentables qui masquaient son amaigrissement et livra son visage à des soins cosmétiques dont elle avait le secret. Le soir, ayant repris une apparence plus amène, elle mit dans son sac quelques effets intimes et ferma derrière elle sa porte à clef dans un grand silence. L’immeuble était désert à cause des vacances qui battaient leur plein. On était au seuil de l’été, où le soleil était de plomb.
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